jeudi 31 octobre 2013

Volets ouverts




J’adore, à la nuit tombée,  regarder les fenêtres des maisons allumées.

A l’arrivée de l’automne, et aidées par le changement d’heure, elles sont comme des petits carrés de lumière qui se multiplient progressivement et qui s’offrent à nous, des petits écrans qui nous donnent la possibilité de saisir, l’espace d’un instant, l’aperçu de la vie d’un autre.
Je ne suis ni commère, ni voyeuse. Je fuis les discussions à voix basse sur la vie privée de quelqu’un que je connais. Non que je ne me préoccupe pas de la vie des autres,  mais j’aime discuter de front avec chacun, et j’aime qu’il me livre ce qu’il a envie de me livrer. Disons que je suis flattée lorsque quelqu’un me laisse entrer chez lui, sans que je force la porte. Avec ma tête inclinée, je regarde sa façon de vivre, différente de la mienne, et je repars sur la pointe des pieds. En Tess muette, jamais en Séraphin Lampion. En visiteuse timide, jamais en cambrioleuse.

Mais il s’agit, avec les fenêtres allumées, d’une sensation toute autre…
Ces gens-là, je ne les connais pas. Je croise des maisons pleines de personnes que je ne verrai sûrement jamais, des Autres qui habitent tout près de moi, et qui, pourtant, suivent des chemins parallèles au mien. Il y a quelque chose d’étourdissant dans cette sensation, cette certitude de toucher du doigt et de l’œil une existence qui garde tout de son mystère, qui ne nous ouvrira jamais sa porte. Ces éclairs d’intimité font tourner la tête de la baladeuse, qui, sans arrêter sa course, se tord le cou pour apercevoir le plus de détails possibles, avant de prendre un congé forcé pour regarder le bout de la route.
On peut s’amuser à deviner l’usage de la pièce qui nous livre un éclair de son contenu, un Aperçu avant Impression, impression toujours agréable...Un bureau, un salon, une cuisine…Impression de sérénité, d’agitation, de vie toute autre, toute belle, toute précieuse dans sa différence.  L’œil curieux s’arrête sur une décoration vive, sur une affiche, un tableau, une lampe curieuse…On devine, en une seconde, l’âge des occupants, leur nature et parfois leur nombre : un petit salon occupé par des personnes âgées, une véranda dans laquelle il y a un chevalet et un tableau chaque semaine différent, un frigo de cuisine surchargé de petits posts-its et de magnets animaux cadeaux de Petits Filous… La maison dans laquelle la télé est toujours allumée sur Tiji, la maison dans laquelle il y a plein de petites bougies, la maison devant laquelle ça sent toujours le gâteau qui cuit. La maison dans laquelle on voit toujours la bibliothèque remplie au Livre de Poche, la maison dans laquelle il y a un ficus magnifique. La maison dans laquelle tout est toujours rangé, celle où la table est surchargée de magazines. Ces petits carrés de lumières deviennent familiers et rassurants. Ils ont le réconfort de l’habitude.
Moi qui ai toujours si peur des attaques extérieures, et qui ressent beaucoup de choses comme une violence que l’on me fait, peut-être que j’aime tant ces fenêtres parce qu’elles ne présentent aucune menace. Aucun risque. Elles sont des amies dont je vole un tout petit bout du secret en un éclair. Je ne me sens pas violeuse d’intimité, mais en communion éphémère avec un Autre que je ne connaîtrai jamais, parfois à regret. En partage superficiel et en compréhension tacite. Le temps que quelques pas. Et si, un jour, la fenêtre est éteinte, j’ai l’impression qu’un ami n’est pas venu à notre rendez-vous.

Vous qui vivez volets fermés dès la tombée du jour, faites plaisir aux voyageuses de la nuit…
Vous qui gardez vos portes closes, laissez au moins les fenêtres visibles, lisibles…
Pour vous exposer, le temps d’une foulée, au partage doux et non-violent de quelque visiteuse imprévue et silencieuse.




5 commentaires:

  1. J'aime aussi à me balader dans les ruelles de Laon quand la nuit tombe et à observer des intérieurs dans lesquels je me verrais bien vivre, des intérieurs bien aménagés avec de beaux meubles, de jolis bibelots, un feu de cheminée et une immense bibliothèque. Cela me donne envie d'arranger notre chez-nous pour qu'il soit aussi agréable et qu'il nous ressemble (un jour, ailleurs, peut-être...). J'aime aussi rentrer le soir à pied du lycée, dans mes pensées, et voir les fenêtres de chez nous allumées. Je me souviens alors que quelqu'un m'attend et je presse le pas pour retrouver cet intérieur rendu chaleureux par le fait qu'un bricoleur et son chat ont déjà pris possession des lieux et que je n'aurai pas à utiliser mes clefs ni à allumer la lumière en entrant.
    Emeline

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    1. Quelle jolie réponse! Trouver en toi une autre Voyageuse obscure dans la nuit solitaire me ravit...et je suis heureuse d'imaginer tes pas qui s'accélèrent vers ton bricoleur! Doux weekend à toi...

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  2. Quel joli post : comme si souvent, tu décris avec des mots justes et poétiques une impression que nous sommes nombreux à ressentir ; c'est une chose que j'aimais bien lors du trajet en bus du collège (en bus, on voit mieux!!).
    Emeline, la dernière phrase ajoute encore à la poésie de l'expérience des voleteuses de nuit...

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    1. Merci Manon! Oui en bus on voit bien, aussi... Et il y a en plus cette curieuse impression d'être très entourée et très seule en même temps... :-)

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  3. C'est très joliment dit...
    C'est pour ça que j'aime tant l'Allemagne. Rien que les maisons, avec leur rebord intérieur sous les fenêtres, sont faites pour accueillir des décorations colorées qui nous font signe ! Apercevoir un bout de bibliothèque, une poutre au plafond, une guirlande... J'ai quelques repères de ce genre aussi pour rentrer chez moi !
    J'ajouterais aussi les mélodies en acoustique qui s'échappent des fenêtres, pour capter un morceau de piano, de violon ou de saxo... toujours une émotion particulière !

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